Aristides de Sousa Mendes entre au Panthéon

20 octobre 2021
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Aristides de Sousa Mendes do Amaral e Abranches est né en 1885 à Cabanas de Viriato, près de Viseu, dans une famille de la noblesse terrienne, catholique et monarchiste. 

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En 1907, Aristides et son frère jumeau César de Sousa Mendes obtiennent leur diplôme de droit à l'université de Coimbra. César suit une carrière diplomatique et deviendra ambassadeur avant d'être nommé ministre des affaires étrangères dans le gouvernement Salazar en 1932. Aristides suit une carrière consulaire et occupera plusieurs postes consulaires dans le monde : Zanzibar, Brésil, États-Unis. 

Au cours de sa carrière de consul Aristides accumule de nombreux incidents, surtout d'abus d'argent public, ce qui lui vaut en 1923, d’être expulsé des États-Unis pour des déclarations anti-démocratiques et crime de concussion. 

Après presque dix ans de service en Belgique, Salazar, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, le nomme consul à Bordeaux en 1938. 

Lorsque la guerre éclate, à 55 ans, il est en fin de carrière. 

Epris de morale chrétienne il fréquente tout de même sa maîtresse française, Andrée Cibial. 

Lors du conflit, Salazar veut maintenir la neutralité du Portugal et éviter l'entrée des communistes et des agitateurs politiques au Portugal. Son gouvernement, par la circulaire 14, exige l'autorisation préalable de Lisbonne pour la délivrance de visas aux apatrides, Russes et juifs « expulsés des pays où ils résidaient », sauf dans les cas où ces derniers sont déjà en possession d’un billet de bateau pour gagner le nouveau monde. 

Salazar s'est toujours opposé à l'antisémitisme nazi, mais veut éviter les tensions avec l’Allemagne surpuissante.

Dès la fin 1939, Sousa Mendes désobéit et délivre quelques visas à des personnes visées par la circulaire sans demander l'autorisation préalable de Lisbonne. On note des cas très singuliers parmi les personnes qu'il a aidées : par exemple Paul Miny, réfugié luxembourgeois qui voulait échapper à son service militaire et sollicite l'aide de l'ambassade pour obtenir un passeport portugais, et en mai 1940, en pleine bataille de France, Mendes lui délivre un faux passeport, ce qui constitue un crime puni de cinq ans d'emprisonnement 

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Avec la défaite française, à Bordeaux, affluent des dizaines de milliers de réfugiés qui veulent fuir l'avancée nazie et parvenir au Portugal pour gagner les États-Unis. Pour cela, il leur faut un visa du consulat portugais, que Sousa Mendes est chargé de dispenser en respectant la fameuse circulaire 14.

Le 16 juin 1940, un dimanche, Sousa Mendes accorde 40 visas réguliers, pour lesquels il facture des frais supplémentaires auxquels il a droit. Les visas sont accordés aux millionnaires, comme la famille Rothschild. Parmi ceux qu'il avait aidés se trouve le rabbin de Bruxelles Jacob Kruger qui lui fait comprendre que c'est l'ensemble des juifs qui est en danger de mort. Le lendemain, il décide de délivrer des visas à tous les réfugiés qui en font la demande. Aidé de ses enfants et neveux, ainsi que du rabbin Kruger, il tamponne les passeports à tour de bras, signe des visas sur formulaires, puis sur des feuilles blanches et tout morceau de papier disponible. Le 17 juin, Sousa Mendes délivre 230 visas, le 18, il en délivre 231, et le 19 juin, 156 (657 visas en quatre jours). Bon nombre de ces visas ont été accordés à des Portugais qui retournent dans leur pays d'origine et de nombreux autres ont été délivrés de façon régulière et n’avaient pas besoin d'autorisation préalable de Lisbonne. Mais d'autres ont été accordés dans la désobéissance. 

Le 20 juin 1940, l'ambassade britannique à Lisbonne informe le ministère des affaires étrangères portugais que Sousa Mendes retarde délibérément la délivrance de visas aux citoyens britanniques dans le but de percevoir des frais supplémentaires et de plus a exigé une contribution inappropriée à une œuvre de bienfaisance.

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Alors que Salazar a déjà ordonné des mesures contre lui, le consul poursuit, du 20 au 23 juin, son activité à Bayonne dans le bureau du vice-consul médusé, alors même qu'il est entouré par deux fonctionnaires de Salazar chargés de le rapatrier d'autorité. Le 22, la France a demandé l’armistice. Sur la route d'Hendaye, il continue à délivrer des visas pour tous les réfugiés qu'il croise à l'approche de la frontière, le 23 juin, Salazar le démet de ses fonctions. 

Du fait de la fermeture du poste frontière d'Hendaye, il prend avec sa voiture la tête d'une colonne de réfugiés qu'il guide jusqu'à un petit poste de douane où il n'y a pas de téléphone. Le douanier donc n'a pas encore été informé de la décision de Madrid de fermer la frontière avec la France. Sousa Mendes use du prestige de sa fonction de consul (bien que démis de ses fonctions) et impressionne le douanier qui laisse passer tous les réfugiés qui peuvent ainsi, munis de leur visa, gagner le Portugal. 

Le cas d'Aristides de Sousa Mendes est loin d'être unique parmi les diplomates et agents consulaires portugais. La désobéissance à la circulaire 14 fut généralisée et a été pratiquée par des diplomates et des consuls de tous bords politiques portugais. Tels par exemple, Veiga Simões, ambassadeur à Berlin, le consul à Milan, ou le consul à Gênes. 

Le 26 juin 1940, Salazar a permis à la Société d'aide aux immigrants juifs (HIAS - Hebrew Immigrant Aid Society) de s'installer et d'opérer au Portugal. 

Il est impossible de connaître le nombre de réfugiés qui ont bénéficié de la neutralité et de l'hospitalité du Portugal, mais les estimations vont de 100 000 à 1 million, énorme pour un pays d’alors 6 millions d’habitants.

Le 8 juillet 1940, Aristides de Sousa Mendes est traduit devant le Conseil de discipline, sont retenues entre autres la délivrance de visas non autorisés, la falsification de passeports (pour aider le déserteur Paul Miny) et le crime d'extorsion (à la suite de la plainte de l'ambassade britannique). Il risque la prison ferme !

Le ministère décide avec clémence de ne pas enquêter sur la plainte de l'ambassade britannique et d'ignorer le crime de fabrication de faux passeports.

Le ministère des Affaires étrangères propose que Sousa Mendes soit rétrogradé, mais Salazar lui applique une peine plus légère qui permet à Sousa Mendes de continuer à percevoir son salaire de consul jusqu'à sa mort en 1954. Sousa Mendes est simplement mis à la retraite.

Le 16 octobre 1949, Aristides de Sousa Mendes épouse sa maîtresse française Andrée Cibial, rencontrée à Bordeaux en 1939. C’est à ses côtés qu'il finit par mourir loin de ses 14 enfants en 1954. 

Impossible de connaître le nombre de visas délivrés par Aristides de Sousa Mendes, mais selon l'historien Avrham Milgram les chiffres habituellement annoncés (jusqu'à 30 000 personnes) sont exagérés. 

Parmi ceux qui ont obtenu un visa du consul portugais, se trouvent : 

Otto de Habsbourg, dernier empereur austro-hongrois.

Charlotte, grande duchesse du Luxembourg 

Plusieurs ministres du gouvernement belge en exil.

Le général Leclerc

Lodoïs Tavernier, ingénieur, père de la CECA 

Le Président de la Croix-Rouge internationale de Genève

Salvador Dalí et son épouse Gala 

Robert Montgomery, acteur américain,

Et des milliers d’anonymes.

En 1966, le Mémorial de Yad Vashem en Israël l'honore du titre de « Juste parmi les nations ». 

En 1986, le 15 novembre, il est décoré à titre posthume par le président de la République portugaise Mário Soares de "l'Ordre de la liberté". 

En 1994, la ville de Bordeaux donne son nom à une rue et à une école.

En 1995, Mario Soares, Président de la République portugaise, le décore de la croix du Mérite du Christ à titre posthume pour ses actions à Bordeaux. 

En 2010, la ville de Bayonne nomme une rue "Aristides de Sousa Mendes" en son honneur. 

Le 19 octobre 2021, aujourd’hui même, il entre au Panthéon portugais.

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