Plages mélancoliques à la croisée des littératures féminines

11 octobre 2021
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Je profite de la saison, pour vous sortir de la grisaille pour vous ramener à un thème solaire, et estival : la plage, l’océan. Je l’étudierai aujourd'hui sous le prime de la littérature féminine, afin de montrer que le cadre balnéaire sert souvent de reflet aux tumultes émotionnels et à la mélancolie d’héroïnes écrites par les autrices du 20e siècle. 

Je m’appuierai aujourd'hui sur 3 oeuvres : Le blé en herbe de Colette, (1923). Le prodigieux ouvrage de Françoise Sagan, Bonjour Tristesse (1954) et enfin le classique Ravissement Lol V. Stein de Marguerite Duras (1965) 

On retrouve dans nos oeuvres trois plages bien différentes : Le décor chez Colette, est celui de ses vacances en Bretagne, plages blanches, inondées de soleil pour une oeuvre d’adolescence. Chez Sagan, on retrouve une Côte d’Azur au couché, niché dans les hauteurs d’une villa ou  intriguent trois femmes. Le tout est plus énigmatique chez Duras, où S. Thala, T Beach et U Bridge, villes imaginaires du littoral pacifique évoquent les accents d’une Californie du Nord ou de l’Indochine natale de l’autrice, le mystère reste entier. 

La plage n’a aucune importance réelle dans l’action de nos oeuvres, elle sert simplement de décor : elle est le lieu des baignades et des jeux de Vinca et Paul dans Le Blé en Herbe, celui des fêtes et réjouissances auxquelles s’adonnent Cécile et son père chez Sagan et enfin, celle des longues et énigmatiques de Lol v. Stein.
C’est cependant l’océan qui donnent l’atmosphère saline et féminine à nos roman. 

Ce n’est guère étonnant que Vinca, Cécile et Lol témoignent des mêmes émotions : l’émergence des premières passions pour ces femmes adolescentes dont les premiers sentiments germent et qui connaissent leur premiers chagrins d’amour. Moins étonnant encore qu’elles soient déchirées intérieurement par la jalousie : se disputant l’attention d’un amant, d’un ami ou d’un père. Nos autrices écrivent une passion résignée, dissimulée sous la surface d’un beau visage sur fond de coquillages et crustacés. Vinca voit son ami de jeunesse, Paul tomber sous le joug d’une mystérieuse dame en Blanc, C’est le corps que met en valeur la plage, l’inondant de sel et de soleil afin de dresser poétiquement les contours des physiques changeant dans un tableau nullement dénué d’érotisme La plage est essentielle chez Sagan ou elle représente les joies et les fêtes interdites à Cécile par sa belle mère en devenir, Anne. La plage est ainsi lieu du défoulement et lieu de la résignation Pour Lol V Stein, c’est l’ambiance qui prime, l’idée d’un monstre psychologique sommeillant sous la surface de la conscience, faisant écho à la peur que suscite Lol chez ses interlocuteurs. 

Un fait interessant à remarquer dans nos trois oeuvres, c’est que les trois jeunes filles appartiennent à la bourgeoisie : villas surplombant la mer, ménages aisés et conversations mondaines jonchent les pages de nos oeuvres. Il est clair que milieu socio-économique de nos personnages est essentiel. Derrière, l’organisation soignée et l’apparence délicate de nos jeunes femmes, on retrouve une tempête de l’âme dont seuls rendent compte un regard inquiet ou un frémissement. Comme les trésors enfouis dans les profondeurs des océans, la psychologie des nos « jeunes filles rangées » suppose une finesse d’analyse et d’empathie du lecteur. 

La métaphore de l’océan est parfaite pour exprimer la profondeur et la puissances de chagrins adolescents, la folie d’une Lol V Stein dont on ne semble jamais apercevoir l’intériorité. 

Symbole peut être trop simple, peut être trop évident, il n’empêche qu’il résonne aujourd’hui encore dans la culture populaire, qui ne cesse de le réactualiser et de le réinventer.
L’artiste musicale américaine Lana Del Rey, encense dans ses paroles et dans ses clips l’esthétique de la jeune femme mélancolique au bord de mer californien. On la retrouve sur le sable de Venice Beach chantonnant un air triste berçant et submergeant son auditeur au rythme de sa propre tristesse.
La série HBO, Big Little Lies reprend en 2017 le thème en offrant une introspection psychologique dans la vie de 5 mères de famille issues des milieu aisés de la Californie du nord. Les villas sur la plages servent de théâtre aux mensonges et secrets inavouées qui refont surface sans jamais menacer le calme apparent d’un quotidien confortable. 

Plus récemment encore, la série euphoria (HBO) réactualise de manière plus poétique encore la thématique de l’océan au moyen d’un monologue écrit et interprété par l’actrice transgenre Hunter Schafer sur la question de la féminité : « j’essaye de penser à de belles choses qui sont aussi larges, profondes et épaisse, et c’est quelque chose comme l’océan qui me vient à l’esprit. Je pense que je veux être aussi belle que l’océan. Parce que l’océan est si puissant. Et l’océan est si féminin ». Cette citation témoigne que l’élément aquatique parvient à résumer par son immensité et sa complexité de forme toute la richesse du féminin pour une actrice et scénariste méditant sur son identité de femme. 

Toutefois, si l’océan est féminin, est il seulement un attribut de la femme? Ce n’est pas l’avis de André Aciman dans son sublime roman Call me by your name, publié en 2007 et adapté au cinéma en 2017 où le thème de l’homosexualité inavouée et du désir naissant s’illustre dans une métaphore : l’immersion d’un trésor enfoui dans les flots turquoises d’une Méditerranée italienne. 


Ainsi, la question du féminin et de l’eau résonne à différents niveaux pour les autrices du 20e siècle, décrivant l’émergence des sentiments et des émotions les submergeant. L’adéquation se prête aujourd’hui à toutes les déclinaisons, interroge la question du genre et finalement, la dépasse.

Ewen Giunta. 

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