Montesquiou, auteur raté et muse géniale de Marcel Proust

08 novembre 2021
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J’ai décidé de vous parler aujourd’hui d’un homme de lettres français très souvent ignoré  dans notre culture, il s’agit de Robert de Montesquiou. Né en 1855 et mort en 1921, il est à la  Belle Époque, le dandy de la scène mondaine parisienne par excellence.  

Et pour cause, Montesquiou appartient à la très haute aristocratie française, sa lignée  descend directement des Noailles et des Dartagnan. Il s’impose très vite comme grande figure  mondaine des salons. Salons dans lesquels il s’illustre par un talent de la conversation dont  témoignent de grands noms de l’époque, à l’instar de Elisabeth de Clermont-Tonnerre ou  encore Marcel Proust. Montesquiou est un hôte génial, il est solaire dans le sens où il parvient  toujours à organiser autour de lui l’espace mondain et à captiver toutes les attentions. C’est enfin  et de manière moins connue un esthète qui a une oeuvre de poète et d’essayiste qui nous parait  néanmoins désuète aujourd’hui.  

Si sa gloire d’antan ne passe les épreuves du temps, c’est en partie parce que sa  production littéraire ne connait pas le succès. Pourtant, s’il reste tout de même connu par  quelques curieux, c’est notamment grâce à Marcel Proust qui l’utilise comme modèle pour son  Baron de Charlus dans La Recherche du temps perdu.  

Ainsi, étudier en parallèle les mises en scènes mondaine de Montesquiou et son devenir  de personnages dans les pages de Proust, c’est interroger plus largement le potentiel littéraire  de la figure du dandy mais aussi l’épreuve pour la postérité que représente une littérature  aristocratique. 

Montesquiou est un auteur raté, il a pourtant une oeuvre relativement prolifique,  comprenant mémoires, romans, théâtre, biographies, critiques, essais et poésies. Ses titres  révèlent souvent un gout du feutré trop souvent étouffant et fleuri : Le Chef d’oeuvre des odeurs  suaves, Passiflora, Professeur de beauté, Les Paons, Les Perles rouges, Le Chancelier des fleurs,  entre autres titres pompeux.  

Une critique commune des écrits de Montesquiou reste son excès, la pléthore de tours  offrant un aspect surfait et surjoué à ses poèmes alambiqués tombant vite dans le mauvais goût.  Page après page on retrouve une obsession du parfum qui vient jusqu’à abêtir le lecteur dans  un mélange nauséabond qui s’étend de vers en vers.  

Montesquiou est d’ailleurs forcé de reconnaitre son échec, et il est tel, que ce narcisse n’aura  même pas l’audace de penser qu’il est incompris… Il réalise bien vite que ses livres ne sont pas  à la hauteur de sa conversation. Là où il est un surdoué dans l’art des salons, il manque  cruellement de charisme dans son style. L’échec de Montesquiou c’est en effet de ne pas  parvenir à figer son don de la parole, il brille à l’oral par la force de son instinct et échoue à l’écrit  car il est incapable de cristalliser cet élément qui donne toute sa pertinence à son langage. Il  n’en comprend tout simplement pas la nature. Cet élément qui fait toute sa gloire, il ne  parviendra jamais à mettre le doigt dessus.  

Mais, histoire de lui redonner quelques lettres de noblesse, l’oeuvre de Montesquiou ne  reste pas moins le témoin d’un Belle époque décadente à mi-chemin entre un désir d’inscription  à la modernité et une fascination du passé. On retrouve dans ces poèmes l’azur et les fleurs de  papiers de Mallarmé mais sur un mode saccadé. « L’absente de tout bouquet » devient une  couronne de fleurs ornée et odorante. Mais en un sens, on retrouve chez Montesquiou un  concentré d’une esthétique propre à son époque. Si le tout manque de subtilité, il donne une  image d’ensemble en gros traits des tendances esthétiques de sa société. 

Cette société, c’est Marcel Proust qui la décrira le mieux dans La Recherche. Or  justement, Montesquiou est un fidèle ami de l’auteur, il joue un rôle important dans l’éducation  de ce dernier. Il contribue notamment à le faire entrer dans les Salons, il est aussi celui qui met  en contact Proust avec la Duchesse de Greffulhe, modèle célèbre de la Duchesse de  Guermantes. Grace à Montesquiou, Proust va s’installer dans une nouvelle identité, il se fait lui  même mondain sous l’influence de son brillant ami. Or c’est justement car le talent mondain  n’est pas inné chez l’auteur de La Recherche qu’il en saisira bien mieux que les autres ses codes  et secrets. Fin observateur, il décèle dans le comportement de Montesquiou les tours qui font le  génie de sa conversation. Cela résulte, dans le cadre d’une lecture à clé, à faire de Charlus un  double de Montesquiou, mais surtout de faire naitre chez Proust la capacité de saisir à l’écrit l’art  de la conversation de salon.  

Ainsi, bien qu’il échoue dans sa propre oeuvre, Montesquiou féconde celle de Proust. Et pas  seulement la sienne, en effet il nourrit au moins trois personnages de la littérature française de  son époque. Son génie, ce n’est pas celui de l’écrivain mais bien celui de la muse et il est  indéniable qu’il a fasciné les auteurs qu’il a rencontré.  

Proust reste celui qui vampirise le plus l’art de la conversation de Montesquiou, ses  personnages deviennent maitres dans le jeu des nuances, notamment dans cet art de faire des  ricochets avec les idées. Tel Promethée volant le feu aux dieux pour le donner aux hommes,  Proust s’attire les foudres de son ami se sentant abusé par cet usage de sa personne a des fins  littéraires, sa colère germe en réalité sans doute du sentiment d’amertume de Montesquiou par  rapport à son échec personnel.  

Et pourtant, si ce dernier reste connu par certains aujourd’hui, c’est presque  exclusivement grâce à Proust. Sans lui, il serait resté cette incarnation de la nostalgie de l’Ancien  Régime, un personnage art nouveau, figé dans la Belle époque un personnage qui après la  Grande guerre, devient un fantôme de son époque n’ayant pas été en mesure de suivre le  mouvement de l’histoire.  

Plus encore, c’est peut-être grâce à Proust qu’il accède à la postérité qui lui sied le plus :  Montesquiou, méconnu du grand public, Montesquiou objet de curiosité des élites  intellectuelles. Son souvenir ne résonne aujourd’hui qu’avec une aristocratie d’un nouveau  genre. Si on ne l’admire pas pour son oeuvre, on le reconnaît bien comme muse dont le  charisme survivra à jamais par l’oeuvre de ceux qu’il a inspiré. Grâce aux lettres le génie de  Montesquiou passe à la postérité sur le mode le plus aristocratique qui soit.

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