Lolita de Nabokov

15 février 2021
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Si Lolita est une oeuvre reconnue, lue dans le monde entier, et forte de sa puissance romanesque, il n’en demeure pas moins qu’elle reste aujourd’hui l’une des lectures les plus sensibles, à la fois odieuse et passionnée, qui sème le désordre dans l’esprit de son lecteur. Nombreux sont d’ailleurs les critiques qui affirment avec ferveur que l’oeuvre, déjà choquante lors de sa parution, serait impossible à faire paraitre de nos jours. Rien d’étonnant lorsque l’on sait que l’auteur lui même affirmait la dangerosité de son oeuvre, coupable de normaliser et surtout de poétiser la pédocriminalité. 

L’oeuvre est entièrement rédigée sous la forme d’une confession. Le narrateur qui s’exprime sous le pseudonyme de Humbert Humbert nous raconte l’histoire passionnelle qu’il croit avoir vécu avec la très jeune Dolores, où Lolita, comme il l’aime la nommer. 

Tout commence lorsque Humbert est à peine âgé de treize ans. Il nous raconte qu’il s’était épris d’une jeune fille de son âge qui mourut du typhus. Le narrateur n’a pourtant jamais pu oublier son ancien amour et reporte son affection sur des filles qui lui ressemblent, c’est à dire des « nymphettes », des jeunes filles à peine sorties de l’enfance, à l’air juvénile. 

Humbert Humbert poursuit ensuite son récit en nous racontant sa rencontre avec la jeune Lolita. C’est la fille de la femme qu’il fréquente. Elle est joueuse, audacieuse, et insolente. C’est une fille qui commence à prendre conscience de son corps, de sa féminité, et qui entretient une relation houleuse avec sa mère. Rien de bien original pour une jeune adolescente. Mais le narrateur, lui, voit dans le comportement de la jeune fille une façon d’attirer son attention. Il l’avoue à son lecteur : ce jeu de séduction que Dolores semble entretenir avec lui ne le laisse pas indifférent. C’est ainsi que le lecteur horrifié découvre comment le narrateur sexualise l’affection que lui porte une enfant, plus précisément, sa belle fille. 

Un jour pourtant, la mère de Dolores tombe sur le journal intime du narrateur et découvre toute la perversité qu’il projette sur son enfant. Scandalisée, elle tente de s’enfuir pour le dénoncer, mais meurt renversée par une voiture devant sa maison. Une petite fille passant par là retrouve les lettres près du corps et décide de les rapporter au mari de la défunte femme, Humbert en personne. C’est ici que commence le véritable drame. Aux yeux de tous, le narrateur est désormais, et légalement, le père de Lolita. Il enlève la jeune fille, et prend la route avec elle, à la recherche d’un lieu où il puisse vivre librement sa passion. 

Nous pourrions ici continuer ensemble de décrire les atrocités que Humbert fait subir à Lolita, mais il me parait impossible de narrer de tels événements sur un plan parfaitement littéraire. Je voudrais cependant revenir sur un point bien particulier : à aucun moment le lecteur ne lit l’histoire à travers le regard de Lolita. Absolument tout nous est décrit par Humbert Humbert. 

Si on a longtemps considéré l’attitude de l’adolescente comme scandaleuse, et d’ailleurs nous l’entendons toujours aujourd’hui dans le terme de « Lolita » qui symbolise le comportement provoquant d’une jeune fille, il est important, voir fondamentale d’avoir une double lecture de l’oeuvre. Une qui lit les confessions de Humbert, et une autre qui devine la réalité sous jacente, et qui tente de percer l’esprit de la jeune fille. Ici encore, nombreux sont les critiques qui perçoivent l’analyse du discours de Lolita, comme une trahison envers le projet de l’auteur, qui ne l’a pas lui même déjà exprimé. 

Pourtant, il est parfaitement impossible de comprendre l’oeuvre sans voir dans Lolita le profil de la victime par excellence. C’est une orpheline, seule, abandonnée aux mains d’un pervers qui ne voit dans son éducation qu’une chance de la maintenir à ses côtés pour toujours. En l’appelant Lolita, et non Dolores, Humbert Humbert se réapproprie son identité, il la transforme pour qu’elle soit le reflet de ses propres fantasmes. Si la narration de Humbert veut faire sentir au lecteur toute l’affection qu’il porte à cet enfant, on ne saurait fermer les yeux face aux indices qui nous sont inséminés dans l’oeuvre. Tous les soirs dans sa chambre, Lolita pleure. Tantôt colérique, tantôt docile, elle apprend à manipuler le narrateur, comme il le lui as si bien enseigné. Petit à petit, Dolores disparait, s’efface, et n’est plus. Il ne reste que Lolita, qui s’acharnera toute sa vie à échapper à son tortionnaire. La fin de l’oeuvre montre cependant, que son enfance volée ne pourra jamais être retrouvée. 

Humbert Humbert n’est pas un pédophile. Il n’aime pas Lolita. C’est un pédocriminel. Il se sert de son statut pour manipuler la jeune fille. Son emprise sur elle est palpable, et il déconstruit tout au long de l’oeuvre la personnalité de la jeune fille pour l’adapter à ses fantasme. La lecture de Lolita est sans aucun doute difficile, et révoltante, mais elle n’en demeure pas moins passionnante dans la mesure où elle nous rappelle avec beaucoup de finesse à quel point il faut se méfier des discours que l’on nous propose, et à quel point il est nécessaire de toujours conserver son esprit critique pour démêler le vrai du faux. Une histoire est subjective, et il y a diverses manières de la raconter. Nabokov nous a prouvé que tout principe, si vicieux soit-il, peut-être compris et accepté si on a l’art et la manière de conter.

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