Les Justes d’Albert Camus, ou la question de la légitimité de la violence

01 février 2021
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Les Justes est une pièce de théâtre écrite par Albert Camus en 1949, qui répond d’une certaine façon à la pièce Les mains sales de Jean Paul Sartre, pour qui l’action politique nécessite de « se salir les mains ».  Camus défend ici un tout autre point de vue. L’action se situe en 1905, en Russie, et présente des révolutionnaires socialistes sur le point de commettre un attentat à l’encontre d’un archiduc, symbole absolu du despotisme et de l’aliénation du peuple russe. 

Cette pièce est une véritable réflexion philosophique sur la légitimité de l’action politique, la nécessité de la violence dans les révolutions, et plus globalement sur les notions de moralités et de justice. La pièce s’ouvre sur plusieurs révolutionnaires qui discutent entre eux. Un attentat est prévu et organisé depuis plusieurs années, et il est désormais sur le point de s’accomplir. 

Les militants décident entre eux qui est le mieux capable de lancer la bombe. Le plus jeune d’entre eux, que l’on surnomme « le poète » est désigné. Il est prêt à accomplir son destin et ne semble pas avoir peur. Pourtant, l’un de ses camarades, Stepan, est persuadé qu’il n’arrivera pas à tirer, en raison de son comportement, trop passionné pour être inébranlable. 

Stepan avait finalement raison : le poète n’a pas jeté sa bombe. Il rentre se réfugier dans leur cachette, et s’annonce coupable de ne pas avoir pu agir. Un élément a perturbé sa détermination : le duc n’était pas seul, il était accompagné de sa femme et de ses deux neveux, de deux enfants. Il n’a pas tiré : il a jugé qu’en tirant, toute l’action révolutionnaire perdrait sa légitimité car s’il tuait sans scrupules le symbole même de l’innocence, il salirait ainsi le nom et l’idéologie de l’organisation.

S'ensuit alors une longue discussion entre les personnages. Est-il coupable de lâcheté ? Ou, au contraire, a-t-il fait preuve de grandeur ? Le chef de l'organisation se dit lui-même responsable de ne pas avoir anticipé cette possibilité. Mais Stepan continue d’accabler le poète. Pour lui c’est une faiblesse de n’avoir pas tiré. Une faiblesse de considérer que ces deux enfants ne méritaient pas la mort, quand l’ensemble des enfants de Russie meurent de faim chaque jour. Pour lui, leurs morts n’auraient rien changé à la cause, et bien au contraire, elle aurait accéléré la libération du peuple russe. Pour lui, le bonheur du plus grand nombre l’emporte sur la moralité de l’action. 

Toute l’action de la pièce se concentre sur cette discussion. Chaque personnage apporte son opinion, et délibère de la culpabilité du poète. C’est ainsi que Camus peut construire sa propre idéologie. La pièce converge vers une réponse unique : la fin ne justifie pas les moyens. L’attentat a finalement lieu, et il est réussi, sans qu’aucun enfant ne soit blessé, et l’organisation se montre fière de ce résultat.

Au-delà de la légitimité de la violence dans l’action politique, la pièce aborde d’autres points caractéristiques des organisations révolutionnaires. A travers le personnage de Dora, la seule femme impliquée dans l’attentat, Camus dépeint la sensibilité féminine comme incapable de placer la révolution avant l’amour.

La relation passionnelle qui unit le « poète » et Dora est également au cœur de l’action. Dora tente par tout moyen de faire avouer à son camarade que son amour pour elle est plus fort que son engagement politique. Elle n’y parviendra pas. Elle se résigne finalement à accepter que la révolution est plus importante que tout. 

Les critiques ont d’ailleurs reproché à Camus d’avoir intégré dans sa pièce cette histoire d’amour impossible, qui dénature la portée politique de l’oeuvre, et qui, de façon anachronique, ne rend pas justice aux femmes, qui ont mainte fois su faire preuve d’héroïsme et de détermination implacable en matière de révolution. 

On peut également ajouter que Camus réfléchit sur ce qui motive l’action politique. Pour Dora c’est l’amour. L’amour de soi, l’amour de l’autre, l’amour des valeurs du socialisme. Pour Stepan c’est la haine : la haine du despotisme, la haine des privilèges, la haine du bourgeois. Si les motivations des protagonistes se distinguent et s’opposent, il n’en demeure pas moins qu’elles se complètent et qu’elles cheminent ensemble vers la même volonté.

Cette courte pièce se lit extrêmement rapidement, tant la tension est palpable. Le lecteur ne peut s’empêcher de tourner les pages jusqu’à découvrir le sort que l’on réserve aux protagonistes. A la fin de l'œuvre, ils ont changé, grandi, ou péri. Mais l’organisation ne tombe pas et elle programme aussitôt un nouvel attentat. L’action se renouvelle, et se renouvellera, car tant qu’il existera de la misère, la violence ira de pair. La révolte de l’Homme face à l’absurdité de sa condition demeure ainsi le sujet le plus sensible à Camus, et cette réflexion s’intègre à l’ensemble de ses œuvres.

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