La poésie face la tentation du théâtre : monologues et dialogues de Mallarmé et Valery

20 décembre 2021
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Pour ce nouvel épisode, on a décidé de s’intéresser à la question de l’hybridité entre genres littéraires et plus particulièrement vis à vis de la question de la porosité surprenante entre poésie et théâtre. C’est notamment une question qui va fasciner les symbolistes et les fumistes français de la fin XIXe qui réfléchissent sur la possibilité d’une écriture poétique dramatique. Pour mieux en comprendre la nature de cette forme particulière, il faut s’imaginer la possibilité d’un poème d’être récité sur scène, par un acteur. Or justement, ce n’est pas si rocambolesque. Dès l’ère classique et plus particulièrement chez Corneille et Racine on retrouve lors des scènes de monologues, des poèmes d’un haut lyrisme. Il suffit de se poser quelque peu sur les stances Rodrigues dans Le Cid, ou plus encore sur celles de l’Infante pour comprendre du haut potentiel dramatique de la forme poétique. Corneille joue d’ailleurs de cette capacité en proposant une fonction résolument théâtrale au genre de la stance, petite prison de vers qui achève de représenter par la rime la situation épineuse du personnage. La critique littéraire moderne voit dans ce théâtre classique l’origine et la source d’inspiration réelle des poètes du XIXe tenté par le théâtre. Afin d’en rendre compte au mieux, je vais m’intéresser notamment à Mallarmé et Valéry qui en plus de leur oeuvre poétique écrivent du théâtre et écrivent sur le théâtre. Notre étude visera principalement à interroger le potentiel dramatique et dramaturgie du poème et plus particulièrement de la forme du monologue pour nos auteurs ; mais également d’interroger des questions plus générale de mise en scène et de réprésentabilité  afin de voir quel rapport nous avons avec le texte littéraire à l’aire contemporaine. 

Il est indéniable que Mallarmé et Valéry s’intéressent au théâtre. Mallarmé le plus puisqu’il interroge dans sa correspondance notamment les questions relatives à la pureté des genres. Dans un premier temps en 1876, il écrit à Anatole France qu’il se refuse à penser une hybridité entre théâtre et poésie avant de se corriger en 1888 alors qu’il admet à Viélé-Griffin la possibilité de faire un poème dramatique résolument hybride. Cette simple opposition révèle notamment toute son interrogation autour de son poème L’Après Midi d’un Faune de 1876. Si originellement, il planifie de l’écrire pour le théâtre sous le titre de « monologue d’un Faune », il s’y refuse finalement pour en faire un poème « absolument scénique, non possible au théâtre, mais exigeant le théâtre » selon ses propres mots à Henri Cazalis. Pour ce qui est de Valery, l’intérêt pour le théâtre est croissant mais culmine avec l’écriture de Mon Faust, oeuvre théâtrale inachevée qui illustre notamment sa notion de « dialogue intérieurs » qu’il décrit dans Les Cahiers. Mais justement, on retrouve dès La Jeune Parque de 1917 des éléments à priori théâtraux dans le choix même de cette forme particulière que représente le monologue. La Parque est elle sujet poétique ou personnage dramatique ? 

Ce rapport entre poésie et théâtre émerge principalement de la question du personnage, l’idée d’un acteur récitant un rôle écrit par un dramaturge. Or, aussi bien le Faune de Mallarmé que la Parque de Valéry sont des personnages récitant un texte qui s’apparente à un pur monologue à la première personne. Ce choix des personnages est souvent révélateur d’un goût de nos poètes pour le théâtre. La pléthore de personnages antiques dans leurs poèmes nous renvoient au théâtre classique. Ainsi, l’Hérodiade de Mallarmé et la Parque ainsi que le Narcisse de Valéry sont des figures mythiques qui comme en témoigne l’ensemble du théâtre de Racine sont les principaux sujet du théâtre du XVIIe. La figure mythique parce qu’elle n’est que contours dénué de personnalité et être de fiction pur est un modèle dramatique parfait puisque revient au dramaturge le but d’insuffler la vie au personnage. Il n’y a qu’à voir la différence de texte, d’intrigue et de caractère entre la Bérénice de Racine et celle de Corneille pour comprendre que le personnage mythique peut se moduler selon la force de la parole exercée dans le monologue et dans le dialogues. Et justement, les personnages mythiques repris par Mallarmé et Valéry témoignent de cette même logique qui réduit l’existence à cette parole si pure à nos deux auteurs. Outre les personnages mythiques, on retrouve des personnages de théâtre connus comme Hamlet chez Mallarmé. L’acte de faire parler Hamlet dans un poème revient à se réapproprier un personnage de théâtre, or celui-ci est particulièrement interessant puisque c’est un personnage qui est lui-même un acteur, un rôle qui joue un rôle, il joue avec les mots et n’existe que grâce à sa parole. De même, le choix final de Faust pour une véritable pièce révèle une importance du personnage existant comme tel. L’idée d’écrire Mon Faust, soit son propre Faust revient à la notion de fabrication du personnage qui est réinventé sans cesse par les auteurs. Or, Mon Faust, bien qu’écrit sous forme théâtrale sans la moindre poésie se refuse à la représentation, car c’est un théâtre qui se fait trop poétique. 

Et justement, il y a là une des questions centrale face à cette tentation du théâtre. Aujourd’hui, les metteurs en scène s’intéressent à la possibilité d’adapter au théâtre tout genre de texte écrit à la première personne, de la prose à la poésie, dans le cadre d’une croyance supérieure au pouvoir évocatoire de la parole : ce qui est dit est. Cette notion n’est pas nouvelle puisque dès le 17e siècle, il suffisait de dire que nous étions dans une salle d’un palais de telle ou telle cité pour que le public adhère à l’existence du décor pourtant absent. Par exemple, la théâtre de Laurent Gaudé reprend les même codes : sa Médée Kali est une hybride entre deux figures mythiques Médée et Kali et le texte avance comme un long monologue en vers libre faisant le récit de sa vie. Aucune mise en scène, aucun décors nécessaire, le texte se suffit à lui même. De manière similaire, les récits à la première personne intéressent grandement le théâtre dans le monde contemporain. Sommeil de Haruki Murakami est mis en scène à Paris par Hervé Falloux en 2014 tout comme La Recherche du Temps perdu, comprise non dans sa forme globale mais bien dans ce qu’elle a de plus fragmentaire est jouée à Paris en 2021.

Or, Mallarmé et Valéry se refusaient à cela. L’Après-midi d’un Faune ne prend sens qu’à l’écrit. La représentation est réalité là ou le discours est rêverie. Les doutes du Faune n ‘existent plus si les Nymphes du poèmes apparaissent vraiment sur une scène. De même le Faune lui-même, aussi hybride que le texte dont il est issu, n’est ni un homme, ni une bête entièrement, il est une pure chimère devant être soumis au pouvoir de l’imagination pour exister. Autrement, il est soit une bête sur scène, ne pouvant pas jouer son rôle ou alors un homme déguisé en bête. Ainsi, bien que la poésie soit tentée par le théâtre, elle n’ose jamais pleinement s’y aventurer car il nuit à son idéal de rêverie. 

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