Hommage et retrospective : l’impact culturel de Joan Didion

10 janvier 2022
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C’est avec peine que nous avons appris la mort de l’autrice américaine Joan Didion le 23 décembre dernier. Si elle a déjà fait l’objet de notre chronique il y a quelque semaine, je tenais personnellement à lui rendre hommage une nouvelle fois.

Joan Didion incarnait à elle seule l’idée d’un élitisme intellectuel américain reconnu à l’international. Si elle n’est pas véritablement la source d’études universitaires aujourd’hui, il demeure indéniable que cette dernière à un impact considérable sur la sphère culturelle. Journaliste, essayiste, romancière, elle a acquit au cours des dernières décennies une véritable renommée qui transcende la littérature pour atteindre la totalité de la sphère culturelle. C’était Phoebe Philo qui faisait d’elle le visage d’une campagne Céline en 2015. En 2019, Netflix lui consacre un documentaire acclamé par la critique. Il y a quelque semaine, alors que le monde subissait encore le contexte sanitaire difficile occasionné par la pandémie du COVID 19, des milliers d’utilisateurs des réseaux sociaux ont rendu hommage à Didion. Cette duplicité de l’hommage, entre médias internationaux et réseaux sociaux témoigne de l’admiration multi- générationnelle que suscite l’autrice dont la voix trouvaitécho pour la génération des années 1970 comme pour les « gen Z » et les « millenials » de 2021. Joan Didion est cette autrice contemporaine qui transcende les limites du temps et de l’espace pour nous toucher tous.

Si la plus grande partie des ses essais et romans se consacrent à une étude de sa Californie natale, Didion trouve à l’international des lecteurs qu’elle fait voyager. Son regard critique sur Sacramento, son âpre syntaxe qui ne manque pas de rappeler les vents d’un nord californien rendent compte mieux que toute description d’un État qui devient pour elle, et donc pour son lecteur, un état d’esprit. Cette capacité à rendre compte du lieu tiens bien de son vécu : pour Didion l’existence permet l’écriture et la syntaxe permet la vie. Autrement dit, il ne s’agissait pas pour elle de simplement décrire tel ou tel lieu, mais bien de dire ce qu’elle connaissait, ce qui agitait sa conscience dans son fort intérieur. Elle faisait en un sens, le tableau d’un paysage mental et émotionnel. Ce paysage, dans sa géographie et dans sa complexité politique — car pour Didion, le personnel est toujours politique —, ne prend vie qu’à l’écrit par la phrase. Encore jeune, elle lisait Proust, maitre français de la phrase, et décortiquait celles de Henry James pour en extraire le jus herméneutique. Il s’agissait toujours pour elle de comprendre pourquoi telle ou telle formulation pouvait produire un effet ou un autre : le plus souvent pour Didion, elle a cherché à susciter l’impact, le choc. Ainsi, l’espace nait pour elle de la capacité à formuler une phrase de la manière la plus exacte possible, selon un schéma presque mathématique, qui semble a priori froid. Or justement, par cette même écriture, il s’agit toujours pour elle de signifier sa présence, sa voix, son vécu : d’altérer en un sens la grammaire pour y signifier sa personne. Elle ouvre son essais « Séjours » dans le White Album par cette mention: « Je ferais mieux de vous dire où je me trouve et pourquoi. Je suis assise dans une chambre du Royal Hawaiian Hotel de Honolulu, où je regarde les longs rideaux se gonfler sous le souffle des alizés en m’efforçant de remettre de l’ordre dans ma vie. Je suis avec mon mari et notre fille de trois ans (...). Nous sommes ici, sur cette île du Pacifique au lieu de demander le divorce ». Cette importance du lieu pour Didion, Greta Gerwig l’a bien saisie dans son film Lady Bird (2017) récompensé aux Oscars alors qu’elle ouvre le film sur une citation de l’autrice. Si la réalisatrice est également originaire de Sacramento (d’où l’identification), la citation prend tout son sens dans le but même du film qui rend hommage au lieu rejeté/aimé par le personnage principal : ce n’est pas tant représenter pour représenter, c’est dresser un paysage selon un regard propre.

Outre les lieux, Didion transcende le temps en écrivant sur ce qu’elle connait tout en y incluant sa verve. Le même White Album (1979) nous fait voyager dans un Los Angeles de la fin des années 1960 comme si nous l’avions sous les yeux : les pages de Didion sont teintées du regard qu’elle porte sur la société et la culture de son époque : le mouvement hippie, la philosophie « peace and love », le Vietnam, la pilule, le meurtre de Sharon Tate entre autres atrocités commises par la Manson Family, sont tant d’éléments qu’elle n’a pas besoin de raconter pour qu’on les comprenne, ils sont l’arrière plan, l’action en fond qu’on ne peut ignorer. Didion se fait maître dans un genre d’écriture qui se veut reportage ou documentaire. Son oeuvre reflète objectivement et parfois brutalement les difficulté du contexte d’écriture (car Didion n’offre pas de rétrospective, comme un photographe, elle saisit et fige le présent). Son style photographique caractérisé par des phrases parfois lapidaires et cadencées permet à un public contemporain de voir mais aussi de comprendre la charge des événements. Didion est dans ce domaine inimitable et pionnière dans son oeuvre.

Toutefois, elle brille davantage lorsqu’elle exploite son génie analytique, documentaire, photographique sur elle-même. Elle mène de brillantes analyses de sa propre personnalité et vie dans ses différents memoirs, ou écrits de soi, Where I was from (2003), The Year of magical Thinking (2005) et Blue Nights (2011). Les deux derniers purement autobiographiques interrogent la question du deuil dans le cadre de la perte de son mari John Gregory Dunne après quarante-deux ans de mariage puis de sa fille Quintana. Ici encore, elle jongle habilement entre écriture froide, objective chirurgicale presque et écriture subjective, vivante, à fleur de peau, elle qui vient de perdre sa famille. Par ce double jeu, elle accède à l’universel, et comme Proust qu’elle lisait avec entrain, elle parvient à toucher et dire ce que des millions de lecteurs reconnaitrons chez eux-mêmes.

Nous espérons que ce bref moment littéraire aura l’effet de vous donner envie de lire Joan Didion et de profiter vous aussi du génie de son écriture.

Ewen Giunta

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