HHhH de Laurent Binet ou le récit de l’opposition entre littérature et histoire

15 mars 2021
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HHhH, ou le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich, est une oeuvre écrite par Laurent Binet qui s’intéresse à la personne d’Heydrich, à ses actions pendant la seconde guerre mondiale, et à l’attentat organisé par la résistance à son encontre à Prague. Soucieux de la dimension historique du texte, l’auteur s’acharne à ne pas se laisser emporter par la tentation de la fiction romanesque. Il explique lui même à propos de son oeuvre qu’il voulait voir si il pouvait raconter cette histoire comme un roman mais sans recourir à la fiction. Soit en utilisant les outils offerts par le genre qui ne se limite pas à l’invention, mais qui permettent les effets de suspenses, de style.

HhHH est une oeuvre agréable à lire car il y a une véritable relation de confiance qui est établie entre l’auteur et le lecteur. Laurent Binet nous témoigne de sa propre expérience par rapport à son récit. Il nous explique comment de par son expérience de vie il a ressenti le besoin de rendre compte de cet épisode particulier de l’histoire. Si le projet original de l’oeuvre est de retracer les étapes de l’attentat qui conduira à la mort d’Heydrich, l’auteur nous avoue développer une certaine obsession pour ce dernier. L’oeuvre prend alors une dimension biographique, et Laurent Binet nous confie sa difficulté à ne pas avoir recours à la fiction pour enrichir son récit. L’auteur est finalement si présent dans la lecture à travers la voix du narrateur qu’il en devient presque un personnage à part entière, offrant une dimension autobiographique à l’oeuvre.

Pour lutter donc contre la tentation de l’imaginaire, l’auteur réalise une véritable enquête. De solides témoignages, des recherches d’archives, des lectures d’historiens ayant déjà étudié certains aspects de l’événement constituent les fondements de son projet. Ainsi l’oeuvre a une dimension historique véritable qui enrichit notre connaissance de la seconde guerre mondiale. Laurent Binet nous décrit, sans cacher son horreur et son dégout face à ses découvertes, les actes commis par le haut dignitaire nazi « l’homme le plus dangereux du IIIème Reich », commanditaire de la Shoah, et gouverneur tortionnaire de Prague. Conscient de la perversité absolue de son sujet d’étude, l’auteur à parfois du mal maintenir une distance avec ce dernier. L’auteur se laisse parfois emporter dans des élans d’émotions et livre au lecteur sa propre perception d’Heydrich. Il invente des dialogues, et parfois même semble s’adresser implicitement directement à cet homme, qu’il refuse bien souvent de nommer. 

Toute l’oeuvre converge cependant vers l’attentat, vers le sacrifice de Gabik et Kubis aux virage de la rue d’Holesovice, nommé Opération Anthropoïde. Laurent Binet soucieux de rendre hommage à ces résistants héroïques, qui de par leurs actions ont changé les circonstances de la guerre, se rend sur les lieux de l’assaut, et suit le chemin des résistants jusqu’au lieu de leurs mort. Conscient de son impossibilité de rendre compte de leur état de conscience au moment de l’action, Laurent Binet tente de nous faire émerger une conscience collective de l’événement, si héroïque qu’il résonne en chacun et convainc facilement le lecteur. L’oeuvre fait tout pour que l’on n’oublie jamais la dévotion de Gabik et Kubis, et établie leur acte comme un événement significatif de la guerre, un point culminant dont les représailles seront lourdes, tant pour les cinq milles victimes exécutées par les nazis en guise de revanche, que pour le Reich dont la sentence est annoncée et visible aux yeux de tous. 

Le récit de Laurent Binet est stylistiquement très riche, segmenté dans de très brefs chapitres qui facilitent la lecture et exaltent le suspens, et didactique dans la mesure ou il instruit sur un événement et invite à porter une réflexion sur les rapports entre littéralité et histoire. C’est une oeuvre très envoûtante qui fait surgir en nous des émotions fortes, tant par l’horreur que par le sublime. 

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