Dora Bruder, ou l’enquête littéraire de Modiano

18 janvier 2021
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Dora Bruder est une nouvelle écrite par Patrick Modiano et parue en 1997. Il retrace l’histoire d’une jeune fille pendant l’occupation, à partir d’un article de journal d’époque. Modiano s’impose la mission de retracer l’histoire banale d’une adolescence antinomique à l’hostilité de son temps. Dora Bruder s’avère être une jeune fille Juive, dont les parents prennent toutes les précautions possibles pour la protéger de la Shoah. Il ne la déclare pas lors des recensements de la population juive et l'inscrit à un pensionnat religieux catholique. La jeune fille s’enfuit de ce couvent à plusieurs reprises, et c’est une annonce publiée dans un journal en 1941 qui attire l’attention de l’auteur. Sur la piste de la jeune fille, Modiano enquête, fouille, recherche toute trace que le temps n’a pas effacé. Que s'est t’il passé dans la vie de Dora pour que celle-ci fugue à plusieurs reprises en dépit de la précarité de sa situation ? Où est-elle allée ? C’est la question qui hante Modiano. L’auteur est sans aucun doute bouleversé par cette période de l’histoire, qui le concerne indirectement. L’histoire de Dora lui est si intime, qu’il ne tarde pas à s’identifier au personnage, ce qui lui fait ressurgir de nombreux souvenirs de son propre père.

L’originalité de cette œuvre se trouve incontestablement dans le projet de l’auteur. Ce livre est une véritable enquête. Modiano relève méticuleusement les adresses, arpente les quartiers qui furent habités par Dora Bruder et cherche dans les rues, des indices qui lui permettront d’avancer dans son enquête et de connaître la fin de l’histoire de l’adolescente. Il recherche une vérité exacte et décrit tout le processus de sa recherche dans l'œuvre. Il nous insère des archives administratives, des lettres, ou encore l’annonce du journal dans lequel la fugue de Dora est annoncée.

Il fait état de tous ces noms, découverts dans les archives, qui aujourd’hui n’existe plus que par la présence de ce papier. Il donne même la définition dans son œuvre du terme emprunté, et montre bien que l’existence de la famille Bruder est caractérisée par le vide qu’ils ont laissé dans l’histoire. 

En plus de son rôle d’enquêteur, il semblerait que Modiano souhaite aussi se faire le juge et le témoin de la culpabilité de la bureaucratie française dans la déportation des Juifs. Il s’acharne à faire de son œuvre le reflet de son propre devoir de mémoire, et souhaite montrer l’absurdité des institutions françaises, construite comme des entité menaçante et ennemie. Il tente d’éradiquer le travail de dissimulation des traces opérée après la guerre. 

Ce devoir de mémoire réalisé par Modiano est en réalité extrêmement original. L’auteur n’inscrit pas son personnage dans l’Histoire, il rétablit la mémoire de l’individu. Il rend hommage à une seule et unique victime de l’extermination des Juifs, à Dora Bruder, dont le nom entre dans la prospérité grâce au titre du livre. En examinant tous les indices qu’il peut trouver, Modiano est bouleversé par la multitude des noms, la multitude de victimes, dont l’existence se résume désormais et pour l’éternité, à une liste administrative, délaissée de tous. Son projet se concentre dans la restitution de la mémoire de l’individu et non de la mémoire collective. 

Enfin, il convient d’évoquer la dimension autobiographique de l'œuvre qui nous permet de connaître l’auteur avec plus d’intimité. Il nous évoque parfois, entre deux événements de la vie de Dora Bruder, sa relation avec son père, et surtout les événements subis par ce dernier pendant la Shoah. Modiano semble créer une relation entre son histoire familiale et celle de Dora Bruder, et finit même par réunir Dora et son propre père, dans un camion chargé de les conduire vers la déportation. Une rencontre extrêmement poignante qui nous permet de sortir du cadre de l’enquête pour entrer dans celui du fantasme de l’auteur. 

Dora Bruder est sans aucun doute un récit émouvant. Modiano souhaite à tout prix remplir les creux que l’adolescente à laisser dans l’Histoire. Il souhaite réhabiliter le destin de cet individu dont il ne veut pas que l’on oublie le nom. L’écriture est concise et s’interrompt lorsque l’auteur nous présente des extraits administratifs insérés dans la natation à l’état brut. Il réalise un devoir de  commémoration d’une mémoire effacée, d’une mémoire occultée, mais surtout d’une mémoire impossible. 

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