Biographie, écrits de soi et psychologie : Marie Antoinette, figure historique ou personnage littéraire ?

22 novembre 2021
Télécharger le podcast

Le sujet du podcast du jour c’est Marie Antoinette. Elle est évidemment une figure historique mondialement connue comme la plus célèbre reine de France. Personnage qui divise l’opinion puisqu’elle est détestée par les uns et adulée par les autres. Il n’empêche que Marie Antoinette est une femmes qui a acquit de manière presque magique un statut de personnage et c’est justement pour cela qu’elle l’objet de notre chronique pour aujourd’hui. Pourquoi son exemple est-il remarquable pour nous vis-à-vis de la question de notre rapport à la biographie. Comment Marie Antoinette est-elle devenue un être de papier ?

Deux causes peuvent être établies. D’une part, le rang de Marie Antoinette la rend favorable à un traitement biographique sur au moins deux plans. En effet, le genre a toujours privilégié les grands hommes, les ministres, les rois et les empereurs comme sujets. Et, de manière plus récente dans notre littérature, le genre biographique entend plus largement déceler les secrets d’une intimité dissimulée derrière les hauts murs des châteaux. Il n’y a qu’à voir la pléthore d’ouvrages consacrés à Henri VIII, Roi d’Angleterre dévoilant les détails sanglants de ses six mariages entrecoupés de secrets, d’intrigues et de trahisons. Marie Antoinette intéresse donc car elle est reine tantôt pour son rang, tantôt pour ses secrets. Une autre cause, bien que liée, c’est l’identité propre de cette reine de France, avant tout, elle est une femme, connue pour sa frivolité, son goût de la mode, et l’aspect glamour de sa personnalité. C’est évidemment un personnage dans lequel beaucoup de personnes peuvent se reconnaître et qui fascine par ses paradoxes : lire la biographie de Marie Antoinette ce n’est pas chercher à apprendre les illustres tâches d’un Grand Homme, mais bien rentrer dans l’intimité d’une femme tout à fait banale qui s’avérait être Reine de France, une sorte d’Emma Bovary évoluant dans les couloirs du Château de Versailles.

C’est justement le thème même de la meilleure biographie en date de Marie Antoinette, publiée en 1932 par Stefan Zweig. Ce dernier entend bien rendre compte d’une psychologie propre à un être moyen, n’ayant aucune prédilection ou talent propre, celle d’une femme ordinaire. Il prend en compte le regard de l’opinion sur cette figure et pose d’emblée le paradoxe de sa personnalité : cette femme qui divise reste un être de la médiocrité. Or selon lui, pour être détesté ou admiré, il faut être une figure remarquable, à la limite une grande Reine. Et justement, Marie Antoinette ne rentre pas dans le moule, elle demeure une personne normale qui s’avère occuper un rôle de premier ordre. La biographie de Zweig prend alors selon la critique un aspect presque romanesque, puisque pour remplir les pages de son ouvrage, l’auteur autrichien procède à des descriptions morales et psychologique d’une immense finesse, mais supposant nécessairement une forme d’invention, de supposition. Le rôle de Reine, pour lequel Marie Antoinette n’est pas faite, reste, malgré son manque apparent de noblesse de corps et d’esprit la cause principale de son avenir en tant que sujet littéraire. Parce que l’on conserve la correspondance de Marie Antoinette, il devient aisé pour l’écrivain psychologue que se fait Zweig de procéder à une étude de la personnalité du personnage confronté à des épreuves dignes des meilleurs intrigues romanesques : tout d’abord une première partie décrivant une jeunesse dorée et un mariage malheureux le tout dans un décor somptueux, puis dans une seconde, des analyses mondaines au Trianon et surtout l’aventure amoureuse avec Fersen.

Et enfin, dans la dernière, les épreuves d’une femme confrontée à la violence de La Révolution Française venant bouleverser sa vie pour la mener à la même fin qu’un Gauvin ou un Julien Sorel. Zweig file d’ailleurs une métaphore pour expliquer la vie de cette Reine de France : une tragédie en plusieurs actes. L’histoire finit bien dans le sang pour cette femme qui n’a de noble que son nom. Or le coup de maitre c’est que la fatalité s’incarne dans le sang même de Marie Antoinette : elle n’aurait pas dû être reine, elle devrait être une héroïne de roman réaliste à la rigueur, mais pas une héroïne de tragédie. Le génie de Zweig est de supplanter à la colère des Dieux et au fatum grec le rang même de cette archiduchesse comme cause de son destin funeste.

On remarquera pourtant que cette biographie de Zweig ne fait pas l’unanimité totale. En 2006, alors qu’elle réalise son biopic, Marie Antoinette, Sofia Coppola avoue ne pas avoir voulu lire l’oeuvre de ce dernier qu’elle juge trop sérieux, trop rigide dans ses analyses. Elle se base alors sur la plus licencieuse biographie de Antonia Fraser (2001) et décide de se concentrer sur les années Versailles et Trianon omettant les événements de la Révolution et la captativité politique de la Reine. Coppola offre ainsi au public une version moins historique et bien plus fictive de la vie de Marie Antoinette, assumant le manque de fidélité à la réalité historique et revendiquant l’anachronisme. Elle préserve au même titre que Fraser un filtre romantique afin de se réapproprier de manière féminine et féministe la figure de cette femme trop longtemps persécutée par le milieu masculin et peu sensible des historiens. Fraser puis Coppola achèvent donc l’une après l’autre un glissement progressif de la figure historique vers le personnage de fiction. Toutefois, question de féminité et de féminisme à part, le but premier pour Coppola reste de se rapprocher de Marie Antoinette, comme pour tous ses personnages, la réalisatrice s’écrit elle même à travers la reine de France : une jeune fille devenue femme trop jeune, emprisonnée dans une cage dorée. On a là une clé pour comprendre le rapport des biographes à Marie Antoinette, car on ne peut s’empêcher de reconnaitre même Zweig derrière les traits de la Reine lui qui est aussi un un autrichien au profil cosmopolite

Cela aboutit à un rapport de plus en plus fictionnel avec le personnage. Les biographies récentes de Marie Antoinette négligent de plus en plus la réalité historique au profit d’une contemporanéité palpable par le lecteur. C’est le projet de Evelyne Lever qui rédige Le Journal Intime de Marie Antoinette, composé en partie de lettres mais surtout de passages inventés, offrant un récit de soi frictionnel à la première personne dans une prose un peu plus contemporaine. Or si l’on revient à Zweig, à celui qui décortique le mieux la psychologie de cette femme, on sait qu’elle déteste écrire, elle ne tient aucun journal car trop peu patiente. Le livre de Lever choisit donc de plonger dans la fiction totale et l’erreur historique pour mieux connecter avec le lecteur moderne, avide de journaux intimes et écrits de soi, même fictionnels.

Ainsi, Marie Antoinette fascine pour ses paradoxes relavant aussi bien de sa naissance noble que de son tempérament facilement compréhensible par un public contemporain. Son traitement n’est pas si différent de celui que connait Lady Diana récemment. toutes deux glissent très vite du coté des « grey characters », ni bons, ni mauvais et fascinants pour cette exacte raison. Leur traitement de personnage sont des exemples de la fascination que l’histoire peut susciter si on la lit du point de vue personnel mais surtout de notre talent au romantisme exacerbé. Au delà du but informatif, les biographies de ces individus interrogent notre rapport à l’intime et à la psychologie : ce n’est pas tant pénétrer dans le Versailles du 18e qui intéresse, c’est apercevoir les mouvements intérieurs de ceux qui l’habitent.

Ewen Giunta

Commentaires(0)

Connectez-vous pour commenter cet article