Adieu de Balzac, ou une nouvelle historique et sociologique inscrite dans les prémisses de la psychanalyse

21 décembre 2020
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Honoré de Balzac demeure dans la prospérité comme l’un des auteurs les plus complets de la littérature française. Son œuvre gigantesque nous laisse une fresque précise et réaliste de la société de son temps, de ses normes, de ses valeurs. C’est aussi une peinture historique de son temps s’appuyant sur un sens de l’observation aiguisé, qui nous fait part des événements du 19ème siècle et qui fait état des découvertes et des progrès de la science, ou de la connaissance au sens plus large. 

Adieu est la plus courte nouvelle jamais produite par Balzac. Elle s’intègre parfaitement à la logique de la Comédie Humaine et s’approche de sujets non seulement philosophiques, historiques et sociologiques mais surtout, et avec beaucoup d’avance sur son temps sur des rapports psychologiques qui s’établissent entre l’homme et l’animal. 

La nouvelle s’échafaude à travers le récit de la Berezina, très célèbre victoire des troupes napoléoniennes durant la campagne de Russie. La Berezina est d’ailleurs réputée pour son caractère chaotique, meurtrier, et complètement désorganisée qui a marqué les esprits dans le temps. 

Il est question d’un personnage masculin, un militaire français Philippe de Sucy qui décide d’entamer une partie de chasse dans la forêt de l’Isle d’Adam. Lors de sa balade, il rencontre un château, semblable à ceux des contes de fée, dans lequel il s’aventure. Il reste ébahi de surprise lorsqu’il se retrouve face à son ancienne amante perdu lors de la bataille. La comtesse Stéphanie n’est cependant plus la même que la belle femme perdue de vue pendant la guerre. C’est un être qui a perdu toute raison, qui ne comprend plus la société et qui répète éternellement et mécaniquement  « Adieu ». Ce mot n’est pas choisi par hasard, c’est le mot qui l’a brisé des années auparavant, celui qu’elle a prononcé à Philippe, pendant la bataille, avant de fuir, avant de subir un grand nombre d'atrocités que l’on peut imaginer en tant de guerre. 

Ces traumatismes qu’elle a subi l’on réduit à un état d’animalité. L’auteur a recours à de nombreuses comparaisons au cours de l'œuvre avec des animaux. C’est par l’insouciance de la condition de vie animale que Stéphanie a pu se libérer de son passé. La nouvelle insiste longuement sur le caractère sauvage du personnage qui est présenté comme un état de libération, par lequel elle s’émancipe de ses souffrances et garantit sa survie. C’est aussi un état incontrôlable qui plonge son amant dans un état de frustration, car il ne parvient pas à pénétrer la conscience de l’être aimé qui a selon lui perdu toute féminité. 

Rattrapé par ses sentiments passionnels à l’égard de son ancienne amante, Philippe de Sucy se donne la mission sacrée de ramener Stéphanie à la raison. Par tous les moyens il tente de l’émouvoir et de faire renaître en elle l’amour qu’elle lui portait. La jeune femme reste incapable de toute forme de communication, et ne semble pas comprendre l’acharnement de l’homme à son égard. Il décide dans un dernier recours de reproduire la scène de leur rupture, de reproduire le paysage de la Berezina, pour provoquer un choc émotionnel qui lui ramène ses souvenirs. Son plan fonctionne, mais pas exactement comme il l’avait anticipé: Stéphanie retrouve la raison, se souvient, et meurt foudroyée par la douleur de ses souvenirs.

Cette œuvre si courte et pourtant si intense nous permet de nous plonger dans un univers presque fantastique. Balzac dans son génie poétique à su nous peindre des réflexions philosophiques voir même si on use de l’anachronie, psychologique.

La nouvelle questionne les rapports de l’Homme et de l’animal. Elle s’ouvre sur une partie de chasse, et c’est Stéphanie qui est la véritable proie de ce roman. Son état d’animal la rend soumise et vulnérable, mais aussi libre et délivrée de la société, et des classifications de l’Homme. Son état à mi chemin entre l’homme et la bête permet de l’observer comme une représentation de l'homme sauvage qui intéresse la communauté scientifique de l’époque. La jeune femme est soumise a deux différentes écoles de traitement qui dans le temps s’opposaient : d’une part son oncle la traite avec douceur car il n’attend plus véritablement de progrès de sa part, et d’une autre Philipe de Sucy la brutalise persuadé qu’elle peut se montrer capable de refaire société. 

Il rapproche également l’Homme de la condition animale, non seulement en faisant de l’animalité un « refuge » pour l’Homme mais surtout en peignant la sauvagerie humaine dans le contexte de la guerre, qui efface définitivement toute trace d’humanité.

Avec beaucoup d’avance sur son temps, Balzac réfléchit ici à la question du traumatisme et de ses conséquences sur l’Homme. L’auteur traite avec beaucoup de sensibilité les émotions et sensations qui découlent des expériences traumatisantes et souligne le rapport proportionnel du traumatisme à celui de la violence. Longtemps considéré comme un féministe d’avant garde, Balzac ne manque pas faire voir que ces traumatismes sont d’autant plus important sur les femmes, souvent construite par la société comme des victimes collatérales de la violence des hommes. 

C’est une nouvelle enrichissante, stylistiquement recherchée et subversive, qui s’intéressent à des questions nouvelles, dont l’aspect philosophique rend sa lecture passionnante.

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