Tite et Bérénice de Corneille : histoire d’une pièce oubliée

07 février 2022
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On ne présente plus la Bérénice de Racine, qui est probablement, l’une des plus belle tragédie en vers que la langue française a pu offrir. On néglige cependant trop l’autre Bérénice, celle qui fut éclipsée par l’histoire, et surtout par la gloire de celle qu’on peut appeler la Bérénice. Je fais ici référence au texte de Corneille Tite et Bérénice, publié en 1670, c’est-à-dire la même année que la pièce de Racine mais également jouée la même semaine. Pour remettre en contexte, il ne faut pas oublier qu’au XVIIème siècle, la notion de plagiat est quelque peu anachronique : les dramaturges et poètes ne sont pas soumis au graal moderne de l’originalité. Ainsi, ces derniers pouvaient librement puiser dans un véritable vivier antique, les mythes connus de tous : et pour cause le public connaissait déjà souvent l’histoire avant d’aller voir une pièce. L’intérêt n’était donc pas tant de choquer par l’intrigue ou même la fin mais de faire du nouveau dans le déroulé de l’intrigue, de poser un nouvel oeil sur une intrigue déjà bien connue.

Or Bérénice est un sujet tout trouvé. En effet, l’inspiration de pièce tient tout juste sur un vers de Suétone, qui ne manque pas, par sa brièveté de contenir en lui seul toute la charge tragique de l’histoire des amants « Titus renvoya Bérénice chez elle, malgré lui, malgré elle ». La cause est bien connue : Il est empereur de Rome, elle est reine de Judée, l’Empire interdit le mariage selon la loi. La genèse de nos deux pièces tient dans cette simple phrase ce qui explique la différence fondamentale dans le déroulé de leur intrigue. Cette rivalité entre Corneille et Racine, comme deux pendants du genre tragique français au XVIIe siècle, fascine depuis longtemps la scène littéraire et la question de Bérénice est un sujet tout trouvé. Se multiplient alors théories, hypothèses et spéculations sur la genèse de l’oeuvre. La plus connue attribue à Henriette d’Angleterre un rôle majeur : elle aurait proposé aux deux dramaturges, sans les prévenir, de monter tous deux la même pièce, proposant ainsi un beau jeu littéraire. En réalité, il est davantage probable que le Corneille vieillissant de l’époque ait tenté de s’imposer sur un terrain qui semblait a priori être favorable à son rival. Rappelons qu’au cours des années précédent les Bérénice de 1670, Racine était en vogue et ne cessait de voir sa gloire monter sous l’oeil inquiet de Corneille. Racine, lui, avait la faveur de la cour, et bien que la gloire de Corneille était encore, en 1670 incontestablement la plus grande des deux (au point qu’à l’époque, jamais ne sont comparés les deux dramaturges), Racine est le plus à la mode des deux à ce moment là. Plus largement, il est celui qui a la faveur du public quand il s’agit de faire dans l’élégie, dans le tragique noble et majestueux qui plait alors tant. Corneille lui sied alors davantage une esthétique de début de siècle, baroque, grandiose, noble certes, mais bien plus héroïque et flamboyante. Et bien que le public apprécie toujours un underdog, il est indéniable que c’est Racine qui l’emporte dans ce match à domicile. C’est vrai pour la postérité qui retient sa Bérénice et oublie celle de Corneille. Et c’est déjà vrai à l’époque. On ne joue Tite et Bérénice que trois fois, tandis que la pièce de Racine, elle, connait dès ses premières représentation un succès retentissant et fait pleurer tout Paris.

Et pourtant, Tite et Bérénice possède de nombreuses qualités d’un point de vue dramatique et même poétique. Nous profitons ainsi de cette chronique pour en discuter afin de redonner sa place méritée à une oeuvre qui ne connaitra jamais le succès alors qu’elle reste dans l’ombre de sa grande soeur.

L’histoire chez Corneille reste sensiblement la même du point de vue de la situation. Titus qui s’appelle désormais Tite a été l'amant de Bérénice qu'il a emmenée à Rome dans son palais. Il l’aime, elle l’aime également. Mais, devenu empereur, il doit l’exiler car la loi de Rome ne peut accepter une reine étrangère comme impératrice. Antiochus, central à l’action de la pièce de Racine est absent, mais il est remplacé par deux personnages dont le potentiel dramatique est tout aussi prometteur. Ainsi, alors qu’il doit répudier Bérénice, Tite est sommé d’épouser Domitie, fille d’un consul romain, car sa popularité peut encore soulever la foule et ainsi apporter la gloire à l’Empire. Or, afin de pimenter les choses, Corneille ajoute un autre personnage : en effet Domitie est aimée de Domitian, frère de Tite, dont elle est elle-même amoureuse. En bon personnage cornélien, elle est déchiré entre son amour et son ambition car elle veut avant tout devenir impératrice. Domitie est peut-être l’un des personnages les plus interessant et les mieux construits de l’oeuvre de Corneille. Elle incarne le type de la Reine ambitieuse et jalouse tout en demeurant une des personnalité les plus touchantes de la pièce. Cette intriguante rappelle par certains traits et pas la tournure noble de certains vers l’Infante du Cid si cette dernière avait volonté d’assouvir ses désirs. En contre partie, Domitian qui voit son amante tomber dans les bras de son frère, intrigue également, il comprend que la solution de son problème repose sur le retour de Bérénice. Dans un élan presque vaudevillesque, les alliances se forment et les couples s’échangent : la pièce se joue comme une véritable partie d’échecs où tous les coups sont permis. Domitian et Bérénice jouent à rendre jaloux leurs amants respectifs : Tite hésite, Domitie s’exaspère. Elle se lance à son tour dans des tirades brûlantes où elle accuse à tour de rôle l’empereur et son frère de ne pas l’aimer assez. Bérénice, elle, joue de son amour pour faire pression sur Tite : il n’épousera pas Domitie. Le génie Cornélien lui permet de montrer comment chacun des participant élimine un autre les menant tous à la tragédie : à la fin de la pièce, aucun d’entre eux ne gagne. Tite et Bérénice sont séparés, Domitie et Domitian finissent mariés mais sont désormais ennemis, ce dernier lui ayant empêché de devenir impératrice. La pièce est donc politique, intrigante tandis que l’action est bien plus moderne que chez Racine.

S’il indéniable que la pièce de Racine demeure en réalité en tout point supérieure, dans son texte, dans ses thèmes et ses personnages, celle de Corneille mérite le détour et devrait être reconnue à sa juste valeur, si elle n’était éclipsée par sa brillante grande soeur.

Ewen GIUNTA.

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