Eve Babitz : érudite littéraire et icône de la pop culture

07 mars 2022
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Pour certains d’entre vous, et moi le premier, le milieu littéraire semble parfois rigide,  austère et difficile à pénétrer. Malgré quelques excellents médias qui parviennent à rendre  compte de la beauté et de la pluralité des lettres, elles restent selon moi encore trop  élitistes et difficiles d’accès. J’ai souvent l’impression, en ma baladant dans telle ou telle  librairie, que certains livres ne sont pas dignes d’intérêt : romans de gare, best-sellers à  intrigue trépidantes et autres publications « populaires » ne me parlent pas. Il faut bien  admettre que la guerre faite aux lauréats du Goncourt chaque année par les élites  intellectuelles pose problème : si même le graal de la littérature n’est pas au niveau des  classiques érigés au sommet d’une hiérarchie littéraire en réalité subjective, que peut-on  lire qui ne soit pas Balzac, Flaubert et Hugo ? Qu’on me comprenne bien, je suis lecteur  de classiques, ils sont la base de ma formation intellectuelle ainsi que l’objet de mon  travail au quotidien. Et pourtant… moi aussi, j’ai parfois du mal avec les classiques. Avec  certains en tout cas… et c’est normal.  

La lecture est avant tout un loisir, et il faut rappeler qu’elle doit servir un but ludique. Mais  réfléchissez à un moment, pensez à votre livre préféré, à une lecture que vous aviez faite à  l’école et qui vous a marqué, à une jolie découverte inattendue… Je vous parie que c’est  un classique. Pourquoi ? Parce que ce sont ceux qui parviennent à nous toucher là où il  faut. Que le sujet vous intéresse, que les personnages vous ressemblent, que la situation  vous soit familière où les sentiments exprimés soient similaires aux vôtre, cela exige une  qualité d’écriture remarquable, si elle peut vous toucher. Nous sommes donc pris en étau  entre un idéal de divertissement facile pour la littérature populaire et une expérience  humaine difficile d’accès que représente la littérature classique. J’aimerais vous proposer  aujourd’hui une solution.  

Ce long préambule m’aura servi à introduire le sujet du jour : Eve Babitz, une autrice  américaine, décédée récemment en décembre 2021. Elle est notamment connue pour son  mémoire Eve’s Hollywood (1974), Sex and Rage (1979) et son recueil de nouvelles Black  Swans (1993). Elle se spécialise notamment dans les mémoires et auto-fictions où elle  dépeint la contre-culture hollywoodienne des années 1960’s, 1970’s et 1980’s. Son  écriture vive et piquante capture à la manière d’un argentique les coulisses d’un univers  rock-and-roll semi-mondain. Babitz est en tout point fascinante, elle était la filleule de  Stravinsky, une protégée d’Andy Warhol et la maitresse de Jim Morrison : son image est  immortalisé par une célèbre photographie de Julien Wasser où totalement nue, elle joue  aux échecs avec Marcel Duchamp. Elle incarne par sa voix, la vision d’une groupie géniale  au moment de la libération sexuelle, de l’émancipation des femmes et du mouvement  hippie.  

Je n’irai pas jusqu’à affirmer que Eve Babitz doit être mise au même rang que les autres  auteurs de classiques. Toutefois, si l’on revient à ma conception de la chose, outre la  beauté de son style, elle n’offre pas un divertissement pur et cherche à faire de l’art dans  ses livres. Sa capacité à capter l’essence de son époque rappelle l’écriture des grands  moralistes ou des réalistes. Or, Babitz ne rend compte du réel qu’en l’infusant des drogues  et des cocktails qu’elle consomme à ses différentes soirées, troublant la vision, faisant  glisser le texte vers l’euphorie. Si elle dépeint les moeurs de son temps, ce n’est  aucunement pour les critiquer mais plus encore pour les encourager et les developper.  Babitz invite à la lecture et puis dit à son lecteur : « maintenant il faut aller danser » comme  elle ne peut pas rester à écrire indéfiniment.  

C’est là l’une des expérience les plus touchante de ses livres d’ailleurs. Comme de  nombreux auteurs, elle hésitera toute sa vie entre écrire et vivre. Comment en effet être  une écrivaine quand on est, comme elle, habitué à faire la fête ? Babitz trouve sa réponse  dans la littérature, grâce à Marcel Proust qu’elle adore. Marcel Proust est la premier à  hésiter entrer la vie mondaine et la vie d’auteur. Dans la Recherche du Temps perdu, il  explique qu’il a toute sa vie perdu son temps dans les mondanités, pour finir, à la fin du  Temps Retrouvé, par découvrir que le secret pour revivre sa vie se fait par l’écriture. C’est  quelque chose qui touchera profondément Babitz qui jamais ne pourra totalement  réconcilier les deux. Proust, lui, était malade et ajourné dans son lit, lui laissant pleinement  le temps d’écrire après la fête. Babitz, elle, n’a jamais été contrainte par la nature à rester  chez elle à écrire. Mais c’est là qu’elle trouve sa voix : précisément dans la tension 

permanente entre vie et écrit. Si sa plume danse, c’est parce qu’elle danse presque en  même temps qu’elle écrit. Babitz était habité continuellement par son désir d’écrire quand  elle sortait et était marqué par l’alcool, l’adrénaline des soirées endiablées californiennes  quand elle écrivait. Ses textes sont uniques et méritent l’intérêt de tous ceux qui  pourraient ne pas se retrouver dans une littérature trop pointue et austère mais qui  cherchent la qualité de tout bon écrit. Babitz elle-même découvre Proust, que je ne pourrai  jamais plus conseiller de lire, mais le lit différemment, elle se retrouve en lui comme  n’importe qui peut se retrouver dans un livre a priori inaccessible.  

Babitz, invite à lire, elle encourage une démocratisation des lettres, en réunissant le  superficiel et l’intellectuel au même niveau. Elle incarne ce heureux hasard que nous  pouvons tous ressentir en ouvrant un livre par accident et en y trouvant bien plus qu’on  aurait pu croire à l’origine. La littérature est accessible à toutes et à tous, ne vous en privez  pas !  

Ewen Giunta. 

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